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Les souliers d'Aglaé

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À peine assis sur le lit, je ne peux m’empêcher de caresser son magnifique visage marqué par la souffrance. Elle est vraiment très belle ma Bérénice. Et puis,  tout se précipite,  comme dans un miroir qui regarderait vers le passé, tout défile. Dans  le détail, et depuis la première seconde où je l’ai aperçu. J’avais,  tout juste,  17 ans. Traversant la place du marché à Clignancourt, je portais sur mon épaule un  énorme sac de farine que j’allais livrer au boulanger du village.  C’est son ravissant minois qui a d’abord attiré mon regard.  Bérénice était derrière son étal à vendre ses légumes. Très élégante, elle ne ressemblait à aucune autre vendeuse.  Mon sac sur l’épaule, je me suis arrêté, et je l’ai regardé. Elle m’a souris, je me souviens parfaitement de son petit rire amusé en me voyant ainsi,  un peu béat.  Sa beauté, son élégance, sa délicatesse, sa magnifique voix,  m’ont tout de suite séduit. Le coup de foudre a été immédiat. Je lui ai acheté, quelques navets, quelques gousses d’ail, mais c’était juste pour donner le change.  Je lui aurais de toute façon acheté n’importe quoi. Je me rappelle parfaitement  mes paroles à cet instant précis. J’aurai pu la flatter,  lui faire des compliments, pour sa beauté, pour son élégance, à la limite pour les magnifiques légumes de son étal,  mais rien de tout ça.

Bâtis sur la ligne de crête de la butte,  ils étaient plus d’une quinzaine à dresser fièrement leurs ailes. Le premier,  le moulin du Vieux-Palais a été érigé en 1591,  sous Henry IV. Ici, sur la butte, éole souffle régulièrement, et à bon rythme.   Mais parfois,  il s’énerve,  il faut alors amener la voile, et bloquer les ailes pour éviter, qu’elles s’emballent.  On pouvait dire alors que le Tout-Paris mangeait  son pain grâce à eux.  

Le bourg de Montmartre  vit  toujours autour de son clocher, de ses vignes, de ses quelques champs, de ses derniers moulins, mais pour combien de temps encore.

8 mai 1855,  au  moulin des Près, rue de la Butte. Léon Sarrazin, meuniers de père en fils, depuis plusieurs générations, vient de perdre un autre client.  Un de plus qui s’en est allé à la grande minoterie des bords de Seine.  C’est soi-disant moins cher, plus rapide,  et plus près, alors pourquoi venir jusqu’à Montmartre. Et en plus sur la butte, il faut y venir lorsque le vent souffle.  Là-bas, grâce à la vapeur, c’est tous les jours,  et à toutes les heures, que Dieu faits.

Nous sommes au début de l'ère industrielle, c’est une nouvelle donne qui commence, les petits entrepreneurs se meurent, les gros se gavent.  Sur les quinze moulins de la butte qui travaillaient souvent jour et nuit, lorsque le vent était là,  bien sûr, il en reste  aujourd’hui  quatre en activité, et encore, sont-ils bien bancals.  Tous les jours,  le  bourg se rapproche un peu plus encore de la capitale, qui finira bien par le dévorer. 

Léopold Sarrazin, médecin de campagne, rend visite à son neveu, Léon,  meunier au moulin des Prés, rue de la Butte. Il est presque quatre heures de l’après-midi,  en train de régler les meules,  Léon est seul.   Gaston,  son fils de 12 ans,   est parti avec la charrette et Pardaillan le cheval de trait, livrer quelques sacs de farine,  plus loin dans la plaine  Monceau. Au retour, il ramènera  une quinzaine de sacs de blé.          

–  Léon, rends-toi à l’évidence, tu le vois bien, les moulins à vent,  c’est déjà du passé.  Du temps de ton père, et de ton grand-père,  les choses étaient bien différentes, mais c’est terminé. T’acharner ne sert à rien, tu y as déjà mangé toutes tes économies.  Pense à tes enfants, à Bérénice, ton épouse. Depuis combien de temps n’a-t-elle pas acheté de robe neuve !  Il faut te reconvertir Léon, prendre un nouveau départ.   

 

– Oncle Léopold, se reconvertir et pour faire quoi ! Ce moulin, c’est toute ma vie, la meunerie, je ne sais faire que ça.  Et c’est toute la vie de notre famille. Tu oublies une chose, si grand-père a pu te payer des études de médecine,  c’est grâce à lui.